LATINE (LITTÉRATURE)


LATINE (LITTÉRATURE)
LATINE (LITTÉRATURE)

Tous les textes de langue latine écrits depuis le Ve siècle avant J.-C. et jusqu’à nos jours ne forment pas la « littérature latine ». On ne comprend en général sous ce nom que les textes latins littéraires composés entre le IIIe siècle avant J.-C. et le IVe siècle de notre ère. C’est la littérature de Rome : de la République conquérante, puis de celle de l’Empire, aux meilleurs temps. Elle a suivi une évolution dont il importera de marquer la chronologie. Ses premiers écrivains sont des Italiens du Sud, qui recevaient de Rome une langue parlée et comprise de plus en plus largement. Au milieu du IIIe siècle avant J.-C., à la fin de la première guerre punique, Rome est la première puissance de l’Occident. À ce moment, la littérature grecque ancienne a, depuis deux siècles, atteint sa maturité et entre dans la période proprement hellénistique. Tarente, Syracuse, villes en rapport constant avec le monde oriental, diffusent toutes les formes de la culture grecque contemporaine: arts plastiques, architecture, musique, et surtout littérature (poésie « alexandrine », historiographie, théâtre, rhétorique). C’est dans ce milieu spirituel que va se constituer la littérature latine, non comme un jeu gratuit, mais pour répondre aux exigences d’une cité en plein épanouissement. Les œuvres qui vont naître ne seront pas un décalque maladroit des œuvres grecques, tant classiques qu’hellénistiques, mais des créations originales, appelées à remplir, pour le monde romain en pleine expansion, la fonction qui est celle de toute littérature.

Naissance d’une poésie

La première période de la littérature latine, essentiellement tournée vers la poésie, s’étend du IIIe au Ier siècle avant J.-C. La plupart des littératures commencent par la poésie, parce qu’un « énoncé mémorable » (supposant un emploi littéraire du langage, par opposition au parler quotidien) demande appui aux rythmes, assonances, qui créent une beauté des mots et assurent leur durée dans la mémoire. Ces premiers textes écrits succédaient à une littérature orale: hymnes aux divinités, sentences morales, chants de banquet à la gloire des héros du passé. Les rythmes étaient ceux de la langue latine – notamment le rythme « saturnien » (Saturne étant pris comme symbole de l’Italie primordiale), où la quantité des syllabes ne jouait qu’un rôle secondaire, à la différence de la rythmique grecque, où elle était essentielle.

La littérature écrite commence avec les Sentences d’Appius Claudius l’Aveugle, censeur en 312, qui, sous une forme voisine du saturnien, répand une sagesse inspirée de la philosophie grecque, connue par l’intermédiaire de Tarente, et qui célèbre la valeur de la clémence et de l’amitié. Cette tradition de poésie moralisante, caractéristique d’une société où l’influence du père est dominante, se retrouvera de siècle en siècle, par exemple dans le Carmen de moribus de Caton le Censeur (vers 190 av. J.-C.), recueil de formules qui réglementent la conduite humaine. Ce sont les ancêtres de la satire pratiquée par Ennius et Lucilius (celui-ci autour de 130 av. J.-C.), genre poétique très libre, pouvant contenir des fables, des dialogues, des réflexions de toute sorte.

Livius Andronicus, un Tarentin venu sans doute à Rome en 272 avant J.-C., après la prise de la ville par les Romains, fut apparemment le premier à concevoir la possibilité d’une littérature latine analogue à la littérature grecque.. Pour cela, il traduisit L’Odyssée , en romanisant le texte homérique (les Muses y deviennent des Camènes, Héra devient Junon...). Les aventures d’Ulysse ne pouvaient qu’intéresser Rome: elles se déroulaient en Italie et autour de l’Adriatique, qui entrait alors dans l’orbite de la Ville. Une tradition faisait même parfois d’Ulysse un fondateur de Rome. Le mètre de cette « adaptation » était le saturnien.

À la fin du siècle, la première épopée véritablement romaine, le Bellum punicum (la Guerre punique ), est composée par le Campanien Naevius (vers 209). Elle raconte la première guerre contre Carthage et remonte, avec l’évocation d’Énée et Didon, aux temps mythiques. En 209, les armées d’Hannibal menacent encore la Ville. Le poème de Naevius a pour dessein de montrer que les destins la protègent. Quelques années plus tard, et la victoire acquise, Ennius, né en 239 à Rudies (non loin de Tarente), abandonnera le saturnien pour l’hexamètre dactylique (le mètre homérique). Désormais la rythmique latine sera fondée sur la quantité, longue ou brève, des syllabes. Ennius, pour cette raison entre autres, est appelé par les Romains le « père de la poésie latine ». Son apogée, les Annales , se veut une chronique versifiée de l’histoire de Rome. L’idée directrice en est que la poésie seule assure l’immortalité; idée répandue dans le monde grec, mais à laquelle s’ouvre la mentalité romaine, jusque-là moins soucieuse de la gloire des chefs qui la dirigent que de la gloire collective et de la puissance de la cité.

Parallèlement à l’épopée naissait et se développait une littérature dramatique. Livius Andronicus composa, en 240 avant J.-C., la première tragédie. Semblable à celles que l’on jouait à Syracuse ou à Tarente, elle conservait cependant des éléments italiques issus de spectacles populaires, mêlés de danses et de lazzi lancés par la jeunesse, et qui constituaient ce qu’on appelle la satura dramatique. Nous ne connaissons que les titres des tragédies de Livius; ils montrent que les sujets sont empruntés aux cycles légendaires grecs : Cheval de Troie , Ajax , Danaé , Ino , etc. Ces tragédies conservent aussi les chœurs de la tragédie grecque. Quelques années plus tard, Naevius reprendra des thèmes semblables, de même qu’Ennius. Le neveu de ce dernier, Pacuvius, né vers 220 à Brindisi, s’inspirera surtout de Sophocle, ce qui donnera à ses pièces une couleur moralisante, proche de l’esprit du classicisme attique, qui marque assez la lente remontée de la littérature latine vers celui-ci. Pendant la même période était né un genre nouveau, dont les héros étaient des magistrats romains: il s’agissait de la tragédie prétexte, ainsi nommée à cause de la toge bordée de pourpre (praetexta ) qui était leur insigne. Exactement contemporaine de la tragédie, la comédie, qui en est inséparable, fait son apparition. Comédie « en pallium » (le costume grec), parce que les personnages sont ceux de la comédie nouvelle – celle de Ménandre, Philémon, Diphile... Nous avons perdu les pièces composées par Livius Andronicus, Naevius, Ennius; mais nous possédons en revanche celles de Plaute, puis de Térence, qui s’inspirent des mêmes modèles. Les sujets en sont assez monotones: il s’agit par exemple d’une intrigue amoureuse entre un jeune citoyen et une adolescente, prisonnière d’un marchand de filles (le leno ). Tout revient à faire libérer la malheureuse: on essaie d’arracher de l’argent au père du jeune homme. Un esclave se charge de la tromperie. Enfin, on apprend au dénouement que la jeune fille est de naissance libre, et que rien n’empêche plus le mariage. Sur ce thème, toutes les variations sont possibles. Non seulement les moyens mis en œuvre (vente fictive, tromperie de toute sorte) peuvent changer, mais aussi l’analyse des sentiments éprouvés par les personnages: la comédie ne sera qu’une aventure romanesque (enlèvement par des pirates, etc.), ou deviendra une crise douloureuse dans l’âme des amants. Ces personnages étaient créés sur le modèle du monde hellénistique (par exemple le soldat fanfaron, figure inspirée par des mercenaires hellénistiques; les marchands syriens ou puniques). Mais la réalité romaine n’en transparaît pas moins dès Plaute et son Amphitryon , où le poète, à travers la vieille légende qui parodie le ton tragique, exprime la tendresse et la pudeur d’une épouse romaine, tous sentiments que la morale de cette société contraignait à dissimuler, mais qui avaient aidé Rome à traverser victorieusement les épreuves de la deuxième guerre punique.

Ces comédies innovent donc par rapport aux « modèles » grecs. C’est ainsi qu’un successeur de Plaute, Caecilius, avait écrit une comédie intitulée La Boucle ; nous en connaissons quelques scènes qui, comparées au texte de Ménandre qui nous a été partiellement conservé, permettent de mesurer l’originalité de ces pièces. Le chœur est supprimé, mais le poète introduit des parties chantées (cantica ) là où Ménandre utilisait le dialogue. Les tensions entre les personnages sont plus lyriques, ce qui anime la comédie avec plus de vigueur que dans sa version grecque.

Plaute faisait une grande place au « jeu ». Térence, une génération plus tard, semble davantage préoccupé de problèmes psychologiques et moraux – ceux que connaissent les jeunes gens de Rome où les influences orientales deviennent prédominantes. C’est le temps de la comédie philosophique: les cantica y sont peu nombreux, les dialogues parlés l’emportent. Sur le schéma traditionnel de la comédie nouvelle, le poète construit de véritables drames qui ont pour sujet le rôle de la belle-mère dans la maison, le conflit des générations, les problèmes de l’éducation, la fragilité morale des adolescents... Plus profond, moins vivant que les « jeux » de Plaute, ce théâtre fut aussi moins bien accueilli.

À côté de la comédie « en pallium » existait une comédie « en toge », avec des personnages romains. Nous n’en possédons que de maigres fragments. Il existait aussi un genre populaire, d’origine campanienne, l’atellane , qui mettait en scène des types caricaturaux, véritables ancêtres des masques de la commedia dell’arte. Au-delà des textes conservés, on entrevoit une créativité extraordinaire, issue du plus profond de l’âme italienne. Tout cela irrigue le genre de la satire dont le représentant est Lucilius, l’un des amis de Scipion Émilien, qui lui-même avait été celui de Térence. Après la destruction de Carthage (146) et, la même année, celle de Corinthe, Rome est alors toute-puissante. Mais l’ère des difficultés intérieures allait commencer.

Le règne de l’éloquence

Longtemps, les textes juridiques furent mis sous la forme de maximes rythmées (carmina ). Les Annales des pontifes, où étaient consignés les événements remarquables, n’étaient qu’une suite de notations sans caractère littéraire. Aussi la première histoire de Rome fut-elle écrite en langue grecque vers 216, en pleine guerre punique, par un sénateur, Q. Fabius Pictor. Il en va de même pour celle de son contemporain, L. Cincius Alimentus. Leur modèle était Timée de Tauromenium (Taormina). Mais à notre connaissance la prose latine ne commence vraiment qu’avec les écrits de Caton le Censeur, au début du IIe siècle avant J.-C: ce sont les Origines , et l’Encyclopédie qu’il destinait à son fils. Caton voulait en effet constituer une « science » romaine, qui éviterait que l’on eût à utiliser la « science » grecque, considérée comme dangereuse. Nous ne possédons plus de lui que le De agri cultura , réflexion sur l’économie de ce temps. On y trouve un souci certain du style, et l’influence de la rhétorique grecque, avec laquelle Caton avait pu se familiariser.

Mais la prose écrite joue à cette époque un moindre rôle que l’éloquence. Celle-ci apparaît, assez spontanément, avec les hommes d’État du IIIe siècle. Le désir d’être efficace créa une rhétorique alliant aux traditions nationales (goût du pragmatisme et de la morale) les recettes des rhéteurs siciliens (anaphores, assonances, allitérations, etc.). Caton fut le premier à publier ses discours, après les avoir remaniés. L’éloquence va alors agir sur la manière d’écrire l’histoire.

À l’époque de Scipion Émilien (et de Térence!), de nombreux historiens – L. Cassius Hemina, L. Calpurnius Frugi, C. Fannius – écrivent des Annales , dans lesquelles ils exposent les événements année par année, comme le suggérait la succession des magistrats dont les pouvoirs ne duraient qu’un an. Ce cadre archaïque sera encore utilisé par Tacite trois siècles plus tard. De ces œuvres, il ne nous reste plus que des fragments, et les Modernes parlent à leur propos de falsification de documents, de recours à des légendes ou à des exagérations, pour la plus grande gloire de quelques familles. Quoi qu’il en soit, elles seront à la source de l’Histoire de Tite-Live, un siècle et demi plus tard.

Mais bientôt, à côté de ces histoires « générales », qui traduisaient la continuité de Rome, on voit naître des monographies consacrées à un événement particulier: sept livres de Caelius Antipater pour la guerre d’Hannibal, par exemple, ou encore, au début du Ier siècle, l’ouvrage de Cornelius Sisenna qui racontait la guerre sociale (90 av. J.-C.) et les luttes entre C. Marius et Sulla. Les crises qui tendent à défaire les institutions se traduisent ainsi par le déchirement de la continuité! L’aboutissement de cette tendance se trouvera dans les ouvrages de Salluste, au moment où la vieille république éclatera définitivement.

Pendant cette période, qui précède immédiatement les temps cicéroniens, les orateurs sont nombreux et passent pour remarquables: ainsi de Tiberius et Caius Gracchus, les deux tribuns qui furent brisés pour avoir voulu réformer l’État. L’éloquence, sous toutes ses formes (judiciaire, politique, devant le peuple ou au sénat), fait alors l’objet d’études passionnées; elle s’engage dans diverses voies: tantôt dans celle de la sobriété et même de la sécheresse (style « attique »), tantôt dans celle du pathétique, de l’emphatique et du théâtral (style « asianique »); entre les deux, on trouve encore le style rhodien. Une vieille sympathie unissait en effet les Romains à la république de Rhodes que les rois n’avaient pu abattre. Là, l’éloquence n’était pas, comme en Asie, un spectacle (parfois accompagné de musique) ou, comme à Athènes, un jeu sophistique. Ajoutons que si des rhéteurs de langue grecque furent acceptés à Rome, qui firent connaître Eschine et Démosthène, les censeurs n’en interdirent pas moins tout enseignement aux rhéteurs de langue latine (92 av. J.-C.). L’éloquence était chose trop sérieuse pour qu’on pût la mettre à la disposition d’esprits non formés à la plus vaste culture, celle de l’hellénisme dont les philosophies aident les Romains à prendre conscience de leurs propres aspirations, ainsi qu’à réaliser un équilibre entre leur volonté de puissance et les exigences de l’humanitas .

Une cité qui se défait

Au début du Ier siècle avant J.-C., la montée de l’éloquence et de la prose avait d’abord quelque peu relégué la poésie au second plan. Elle était abandonnée à des « amateurs », qui pratiquaient les petits genres, comme l’épigramme autour de Q. Lutatius Catulus, un grand personnage dont nous possédons une pièce fugitive, en l’honneur d’un jeune garçon. La poésie connaît alors une seconde naissance: Catulus et ses amis (Valerius Aedituus, Porcius Licinus) s’inspirent de Callimaque et du lyrisme éolien, revenu à la mode chez les Alexandrins. Ils ouvrent la voie à une « nouvelle poésie » (poetae noui ), par exemple celle de Laevius, qui compose en mètres divers des pièces lyriques dans lesquelles il chante des amours de héros mythologiques (Alceste, Adonis, Ulysse...). L’inspiration hellénistique est évidente. La langue reste archaïque, mais cette poésie montre la voie à Catulle et, plus loin, à Properce et Ovide.

Plusieurs poètes écrivent des épopées, tantôt dans le goût d’Ennius, tantôt dans celui d’Apollonios de Rhodes. Furius Bibaculus, qui exalte les exploits de César, écrit lui aussi une épopée, Memnon . Un peu plus jeune que lui, Valerius Cato, de Crémone, traite de légendes grecques obscures. Son élève, C. Helvius Cinna, l’imite avec sa Zmyrna (histoire de la fille incestueuse d’un roi de Chypre, transformée en arbre à myrrhe). Citons enfin Varron de l’Aude, peut-être auteur d’une Guerre des Séquanes (en l’honneur de César) et sûrement d’Argonautiques . La poésie romaine « nouvelle » oscille, on le voit, entre la tradition patriotique et les jeux alexandrins.

La tragédie survit, avec Accius (entre 140 et 85) et ne s’éloigne pas des sujets traditionnels; mais le même poète compose deux tragédies prétextes, Brutus et Decius , où s’affirme le sentiment que la piété envers les dieux est la condition de la grandeur romaine. Le grand courant de la littérature latine est alors représenté par la prose, qui, nous l’avons dit, était devenue l’arme de la classe dirigeante. En cette fin troublée de la République, c’est à la fois le lieu de l’action politique et celui de la réflexion théorique, qui adapte aux conditions de la vie romaine les spéculations des philosophes depuis Platon et Aristote.

Cicéron, à ce double titre, accomplit une œuvre immense. Né en 106 alors que les luttes les plus sanglantes n’ont pas encore été livrées, il meurt en 43, au cours des proscriptions qui visaient à supprimer tous les représentants du régime aristocratique. Il n’est pas de Rome, mais du petit bourg d’Arpinum, où subsistent, encore très vigoureux, les idéaux du passé. Esprit ouvert, Cicéron accueille la parole de tous les philosophes qui se pressent à Rome. En lui s’opère donc la synthèse entre les deux cultures. Son activité d’orateur (du Pro Roscio Amerino aux Verrines , et au-delà) est dominée par le souci d’une certaine morale – la justice –, cela autant que les circonstances le permettent. Non sans courage, il démasque comme consul, en 63, la conjuration de Catilina; mais, pris au piège des lois, englué dans les intrigues infinies nouées dans l’État, il doit partir en exil, et son influence en est très diminuée. Ce qui le rejette vers l’autre aspect de la prose, la réflexion – d’abord sur l’État (qui l’amène dans le De republica , à repenser avec bonheur tout le système romain), puis sur la fonction de l’orateur (c’est-à-dire de l’homme d’État digne de ce nom). À mesure que les circonstances l’éloignent davantage de la vie politique, il publie des traités philosophiques (Des termes extrêmes des biens et des maux , les Tusculanes , le traité Des devoirs , etc.). Cet effet gigantesque de pensée représente une somme qui restera longtemps un sujet de méditation pour les jeunes gens, aussi bien en raison de son style que de son contenu idéologique.

Cicéron ne fut pas le seul orateur de son temps, aucun ne porta plus haut la dignité des lettres. Hortensius, son rival, fut un honnête homme, habile au tribunal, mais éclipsé par le génie de Cicéron. Autre maître dans l’usage de la parole, César, lui, préférait le style attique. À nos yeux, sa gloire littéraire lui vient des Commentarii , ses « aide-mémoire » sur les campagnes de Gaule et sur la guerre civile. Œuvres destinées à justifier la politique de leur auteur, elles éclairent les faits de la lumière la plus favorable et leur sécheresse, leur objectivité affichée (César ne dit jamais « je » mais « César ») en font des démonstrations très convaincantes.

Cependant, le régime républicain s’effondrait, et la réflexion devenait le refuge des hommes d’action malheureux, tel Salluste, qui, ne pouvant plus exercer de magistrature, écrivit deux ouvrages, la Guerre de Jugurtha et la Conjuration de Catilina , qui montrent, à propos de deux crises politiques, l’une plus récente, l’autre ancienne d’un demi-siècle, quelles sont les causes profondes du malaise dans lequel se trouve la cité.

Mais l’inquiétude trouve aussi d’autres apaisements. Varron se réfugie dans l’étude; ayant tout lu, en grec et en latin, il s’intéresse aux Antiquités, divines et humaines, à l’histoire de la langue latine, à l’économie rurale (Res rusticae ), à la Vie du peuple romain . Ce retour vers le passé masque à peine le désir de sauvegarder la continuité romaine, qui est déjà l’une des fonctions de la littérature latine. Revenant à Lucilius, Varron composa lui aussi des Satires appelées « Ménippées » (du nom du philosophe cynique Ménippe). Dans le même milieu aristocratique et quelque peu nostalgique, Pomponius Atticus, l’ami de Cicéron, et Cornelius Nepos font œuvre historique, le premier en établissant une chronologie de l’histoire romaine, le second avec des biographies d’hommes illustres, dont quelques-unes nous sont restées.

Un second souffle

De la foule des petits poètes qui, pendant la première moitié du Ier siècle avant J.-C., occupent le devant de la scène, émergent deux grands noms: Catulle et Lucrèce. Catulle, venu d’Italie du Nord, commence par écrire de petits poèmes, des épigrammes et des pièces amoureuses. Mais, au lieu de les projeter dans un passé légendaire, il choisit pour héroïne celle qu’il appelle Lesbia, une « grande dame », et qui le désespère. C’est pour elle qu’il retrouvera les rythmes du lyrisme de Sappho, et qu’il écrira: « J’aime et je hais; veux-tu savoir pourquoi il en est ainsi? Je l’ignore, mais je sais que cela est, et je souffre. » Pour la première fois, la poésie dit « je » – un enseignement qu’elle n’est pas près d’oublier.

C. Memmius, qui emmena Catulle avec lui lorsqu’il fut gouverneur de Bithynie, fut le protecteur d’un autre poète, Lucrèce. C’est pour lui que Lucrèce composa son poème De la nature (De rerum natura , « Sur ce qui est »). Dans cette Rome où la philosophie était exposée par des techniciens grecs, écoutés par les nobles Romains avec la plus grande sympathie, surgissait brusquement une épopée didactique prenant appui sur le système d’Épicure. Ennius avait, autrefois, écrit un poème d’Epicharme , didactique lui aussi; mais cette tentative n’avait guère eu de suite. Dans sa langue et son style, Lucrèce se souvient des vers d’Ennius, et jette un pont entre le siècle de la deuxième guerre punique et celui des conquêtes de César. Résurgence d’autant plus remarquable que le sujet n’est plus la gloire de Rome mais la conquête de la paix intérieure. La physique d’Épicure ne prêtait guère à poésie. Mais voici que la chute des atomes, leur vitesse, la manière dont ils se combinent deviennent comme une immense Iliade et que, au-delà de cette pluie d’atomes tombant à travers le vide, une autre épopée se dessine: l’évolution des sociétés, la conquête de la parole, des lois, et, finalement, de la sagesse. Le message apporté par Lucrèce, plus puissant que les vieilles épopées cosmogoniques de la Grèce archaïque, sera entendu par Virgile et résonnera à travers les siècles.

Cet empire qui va naître

La mort de Cicéron marque la fin du temps où l’éloquence triomphante était maîtresse de la cité. Désormais, la liberté une fois perdue, les orateurs ne seront plus que des avocats, et non des hommes d’État. Quelques survivants de l’âge précédent, comme Asinius Pollion, compagnon de César, auront beau maintenir quelque temps la tradition républicaine, l’éloquence ne sera bientôt plus qu’une technique, tout au plus une forme de culture, appuyée par la philosophie, que l’on apprend à l’école.

Ce n’est certainement pas un hasard si le plus notable historien qui écrivit sous Auguste fut un rhéteur originaire de Padoue, Tite-Live, homme d’école et non plus familier du Forum et de la Curie. Son œuvre se place entièrement sous le « règne » d’Auguste, entre 25 avant J.-C. et 9 après J.-C. Soucieux, comme ses prédécesseurs (Varron notamment) d’affirmer la continuité de Rome, il va édifier, en un seul monument, tout ce qu’ont dit les annalistes. Il conserve la structure annuelle (les consuls, même sans grands pouvoirs désormais, continuent d’entrer en charge le 1er janvier et de donner leur nom à l’année), mais, malgré ce cadre rigide, n’en crée pas moins des ensembles dramatiques, et introduit des discours, s’interroge sur les causes des événements. En cela, il se rattache à l’historiographie grecque, celle de Thucydide, de Polybe, mais aussi à Salluste. Il exalte la morale des ancêtres, façonne une orthodoxie de l’histoire romaine, en affirmant une position critique à l’égard des sources, tout en projetant une vive lumière sur ce qu’il croit être la volonté des hommes du passé, au service de leur patrie. Tite-Live contribue ainsi à la naissance de l’Empire, et à la formation de son idéologie. Peut-être l’image de Rome que nous avons créée en lisant Tite-Live eût-elle été différente si nous possédions les dix-sept livres des Histoires d’Asinius Pollion consacrées aux guerres civiles!

Mais le règne d’Auguste voit surtout le triomphe de la poésie. Son plus grand nom est celui de Virgile. Il est en effet aussi important dans l’ordre de la poésie que le fut Cicéron dans celui de la prose. Virgile commence par écrire, lui aussi, de petits poèmes, dans l’esprit de la « nouvelle poésie » (une partie au moins de ceux qui lui sont attribués dans l’Appendix Vergiliana ). Il aime l’érudition, comme les Alexandrins, et aussi Lucrèce, si bien qu’il se convertit à l’épicurisme et participe à cette recherche de la sagesse qui marque cette génération. Sans doute, l’épicurisme se défie de la poésie. Mais Lucrèce a montré que sagesse et poésie n’étaient pas incompatibles. D’autres sources d’inspiration se présentent bientôt: par exemple l’amour de la terre, brusquement éveillé, lorsque, en 42, la propriété de Virgile, près de Mantoue, risque de lui être arrachée. La littérature alexandrine lui offrait un exemple, voire un modèle: les Idylles de Théocrite. Il s’agissait là d’un chant que l’on n’avait pas encore entendu à Rome, et qui surprenait par sa forme: de petits mimes, des dialogues entre les bergers. En réalité, grâce aux Bucoliques , c’est le sentiment que les Italiens ont de la terre qui conquiert tout d’un coup sa dignité littéraire. Les paysages, les hommes, les animaux, les divinités des champs viennent composer le vaste tableau d’un paradis perdu et retrouvé, au centre duquel le « berger » Tityre offre le spectacle de la sérénité. Au-dessus, resplendit la figure lumineuse de César, chanté sous le nom de Daphnis: il incarne la promesse d’un temps où les héros héritiers du dictateur, Antoine, Octave surtout, auront réussi à établir la paix politique, condition première de la sérénité à laquelle aspirent les âmes.

Les Géorgiques , poème didactique, approfondiront cette véritable révélation, où se mêlent poésie, politique et philosophie. On y apprend que la vie rustique est la seule qui soit « humaine », et conforme à l’ordre du monde. Virgile prend là pour point de départ Les Travaux et les jours d’Hésiode, mais la sagesse paysanne de celui-ci fait place à une vision plus ample et plus profonde. Peut-être sous l’influence de Mécène, l’ami du poète et aussi d’Octave, c’est toute la réalité de ce temps qui trouve place dans les quatre livres du poème – jusqu’à l’élevage des abeilles, qui forme un tableau symbolique de la société dont chacun rêve: une monarchie semblable à celle qui se prépare pour Rome. Et, déjà, un projet plus ambitieux encore se dessine: une épopée qui rendrait compte du destin de Rome et garantirait le futur à la lumière du passé le plus lointain. Comme Tite-Live, Virgile est sensible à la continuité de Rome – idée alors essentielle aux esprits.

Le poème qui naîtra de ce projet sera L’Énéide – dont on disait déjà qu’il serait « plus grand que L’Iliade », où l’hellénisme cherchait ses lettres de noblesse. Pour marquer la continuité de la pensée romaine Virgile va reprendre le Bellum Punicum de Naevius, et consacrer un chant entier à l’épisode de Didon. À la vieille Odyssée , il empruntera la descente aux Enfers (version élargie de la Nékuyia , la consultation des Morts). Dans le mécanisme du monde qu’il décrit, se découvre une vérité, pressentie par Platon, qui se fonde sur l’existence de cycles qui entraînent les âmes et qui garantissent aux Romains leur éternité et leur gloire. Toute l’œuvre de Virgile culmine dans cette révélation, où convergent les espoirs entretenus par les poètes romains depuis trois siècles de littérature.

L’œuvre d’Horace, lui aussi protégé de Mécène, et né seulement deux ans avant Octave, cinq ans après son ami Virgile, forme avec l’œuvre de celui-ci un contraste frappant. Horace sut maîtriser les forces poétiques déjà entrevues: le « sel italique », l’âpreté de ses premiers vers rappellent Catulle parlant de ses compatriotes de Vérone; ses Satires continuent celles de Lucilius, avec un plus grand souci de perfection formelle. Plus imprégné de philosophie que son prédécesseur en ce domaine, il apparaît davantage soucieux des valeurs de l’être intérieur que de celles que favorise l’opinion. C’est à cette « culture du moi » que répondent ses Odes (Carmina ), qui transposent en latin le lyrisme éolien d’Alcée et de Sappho. Chacun de ces poèmes saisit un moment de l’âme humaine (vision de nature, le temps qui passe, l’angoisse de demain, le désir d’amour, la sagesse résignée, etc.). Mais cette poésie trouve aussi des accents civiques pour exalter les antiques vertus, comme le veut Auguste, qui tente de restaurer les mœurs d’antan. D’esprit peu religieux, Horace n’en composera pas moins l’hymne que chantera un chœur de jeunes gens et de jeunes filles lors des Jeux séculaires de 17, lorsque tout semblait prêt pour une nouvelle naissance de Rome et un siècle d’or.

Dans sa villa de Sabine, Horace vieillissant a médité sur les passions humaines et aussi sur les problèmes littéraires: sa réflexion marquera la littérature occidentale, avec l’Épître aux Pisons , dite Art poétique , inspirée des théories d’Aristote repensées à la lumière des théoriciens hellénistiques. Elle définit aussi un moment capital de la littérature antique, un classicisme fait de mesure et d’humanisme (la beauté est celle de tout être vivant, mais par-dessus tout celle de l’homme). C’est le moment où l’art reprend les thèmes de la sculpture hellénistique, où l’architecture se fait plus légère et élève pour les dieux et les hommes des aurea templa . Un merveilleux moment d’équilibre transparaît dans cette littérature jamais oubliée. En cette seconde moitié du Ier siècle avant J.-C. l’élégie connut son apogée, avec (peut-être) Cornelius Gallus, et, sûrement, Tibulle et Properce. En mêlant narrations mythologiques, descriptions, sentiments personnels, l’élégie continue l’esprit alexandrin. C’est à Rome que l’amour y reçoit la première place, et voici le genre profondément transformé: Gallus chante sa Lycoris, Tibulle sa Delia, Properce sa Cynthia. Aristocrate ruiné par les guerres civiles, Tibulle poursuit un rêve quasi virgilien au moment même de la rédaction des Géorgiques : vivre avec Delia sur l’antique domaine, parmi les serviteurs de la familia . Rêve de vieux Romain, qu’il tenta de réaliser en reniant la tradition qui le portait vers une carrière d’action. Mais Delia lui préféra des protecteurs plus riches. Abandonné par elle, Tibulle devint l’amant d’une certaine Némésis, qui ne le comprit pas mieux. Dans ces poèmes, nous voyons célébrée la vie pieuse et simple des petits propriétaires du Latium. Ici encore, le mythe de l’âge d’or a sa place, cette fois dans l’âme plus que dans la cité.

Properce, un peu plus jeune que Tibulle, apporte dans ses vers les visions de son pays d’Assise et le souvenir de la guerre civile. Mais son premier livre est tout entier inspiré par l’amour de Cynthia. Comme Tibulle, il préfère la jeune femme à ses devoirs de Romain (la poésie de Catulle a décidément gagné de plus en plus de cœurs!) Puis le goût de la virtuosité entraînera Properce vers d’autres sujets: des récits mythiques, des scènes de magie, des rêves prémonitoires – tout un monde dont on ne sait pas toujours s’il est réel ou imaginaire. Au quatrième livre, l’esprit de la Rome nouvelle finit par dominer. La ville d’Auguste est contée ici, de paysage en paysage, à travers les légendes qui leur sont attachées.

Ce point d’équilibre atteint, vient le temps du métier avec Ovide, qui écrit des Amours sans doute plus imaginées que vécues. Il s’agit là des péripéties attendues d’un amour quelque peu bourgeois, parfois ancillaire, qui tient plus du roman sentimental, voire un peu cynique, que de la grande poésie de Tibulle et de Properce. La passion et son expression deviennent purs jeux d’esprit avec les Héroïdes , lettres attribuées aux héroïnes de la légende (Didon, Phèdre, Œnone...). Poursuivant dans la même veine. Ovide écrit un Art d’aimer , des Remèdes d’amour , ainsi qu’un recueil des conseils de beauté pour les femmes. Touchant à tous les genres, il compose une tragédie, Médée (qui ne nous est pas parvenue), et entreprend une grande épopée sur le thème des Métamorphoses , qui raconte les transformations d’êtres humains en animaux, en plantes, en rochers. Ce vieux thème de la mythologie orientale, Ovide l’élabore de manière à former une cosmogonie, qui culmine avec Pythagore et les légendes romaines. On le voit, la poésie, en cette seconde partie du règne d’Auguste, tend à redevenir un simple jeu. Ovide avait commencé un autre poème, en douze livres, les Fastes , illustrant les rites et les fêtes du calendrier romain. Mais il ne put en écrire que la première moitié car, en 8 après J.-C., il fut condamné à l’exil par Auguste, peut-être parce qu’il avait renié les valeurs morales qui devaient restaurer la Rome d’autrefois. Depuis son exil de Tomes, sur la mer Noire, il écrivit des lettres à ses amis – les Tristes , les Pontiques – pour leur dire sa douleur d’être séparé de tout ce qui faisait le prix de sa vie. Poète « irrépressible » et léger, il écrivit aussi des vers dans la langue des Daces.

L’œuvre – et la mésaventure – d’Ovide témoigne assez que dans la société romaine l’amour est désormais la grande affaire. Une totale liberté de mœurs s’installe dans les hautes classes. La poésie a insinué le poison dans tous les cœurs. Horace le dit expressément: « Savants et ignorants, nous écrivons. » Le temps des hommes de métier, poetae , scribae , est terminé depuis longtemps, la littérature n’est plus chose quasi divine: elle appartient au monde de tous les jours, et la poésie l’emporte sur la prose.

Où l’art devient culture

Pendant les dernières années du règne d’Auguste (qui se termine en 14 apr. J.-C.), il se fait, à Rome, un grand silence dans le domaine des lettres. Virgile, Horace éblouissent. Quelques grands poèmes encore sont écrits, comme le De morte de Varius, un épicurien épigone de Lucrèce, et des tragédies, probablement récitées devant un public restreint plutôt que jouées au théâtre. C’est à ce moment qu’une sorte de débat s’engage, entre la poésie et la prose: la prose, c’est-à-dire l’éloquence; la poésie, en fait la tragédie. Que vaut-il mieux pratiquer? Le problème sera résumé par Tacite, dans le Dialogue des orateurs , à la fin du Ier siècle après J.-C.: l’éloquence est l’arme des délateurs, elle est teintée de sang et ne donne plus la vraie gloire. La poésie permet une vie tranquille et procure de délicats plaisirs. On trouve donc, d’un côté, le goût traditionnel de l’action, de l’autre la tentation du jeu.

La prose oratoire, nous l’avons dit, était enseignée par les rhéteurs. Un livre de Sénèque le Père nous introduit dans la vie de leurs écoles, avec ses Suasoriae et ses Controverses , qui fournissaient aux jeunes gens des développements « préfabriqués », pour conseiller ou pour défendre devant les juges. Le manuel de Quintilien, l’Institution oratoire , bréviaire des professeurs depuis le temps des Flaviens, résume à lui seul l’esprit universel de cette culture orientée vers une littérature orale, que l’on peut regarder comme la somme d’une expérience commencée au Ve siècle avant J.-C. avec les rhéteurs siciliens, poursuivie dans l’Athènes du IVe siècle, systématisée enfin dans la pratique romaine depuis le début du IIe siècle.

La prose écrite – véritable littérature, au sens où nous l’entendons – vit alors essentiellement par l’historiographie, qui connaît une grande vogue, et sert de refuge à la réflexion politique : c’est ainsi que les Annales de Cremutius Cordus furent brûlées, sous Tibère, parce qu’elles critiquaient trop vivement le régime impérial. Au contraire, l’Histoire de Velleius Paterculus, ami de Tibère, est un panégyrique trop visible de ce même régime et du prince. D’autres, plus prudents, se tournent, comme Quinte Curce, vers le temps lointain d’Alexandre. Les ouvrages historiques de Pline l’Ancien sont perdus. De toute cette littérature ne subsiste que Tacite, qui, sous le règne de Trajan, écrivit d’abord ses Histoires , qui vont de la mort de Néron à Domitien, puis ses Annales qui vont de la mort d’Auguste à celle de Néron. Par son style, et par son pessimisme, Tacite se rattache à Salluste. Grand serviteur du régime en place, il attaqua violemment les règnes précédents.

Outre son œuvre historique, Pline l’Ancien poursuit la tradition encyclopédique de Caton et de Varron, avec son Histoire naturelle , véritable musée des connaissances et des croyances de ce temps. Quant à la philosophie, restée sans représentant depuis Cicéron, elle connaît un renouveau remarquable avec Sénèque. Formé au stoïcisme dès son adolescence, celui-ci témoigne du succès remporté à Rome par ces études et du rôle qu’elles jouèrent dans la vie politique: le vieil esprit civique est là aussi présent. Essentiellement axés sur la conquête de la sagesse et la vie intérieure, les Dialogues et les Consolations ainsi que les Lettres à Lucilius nous introduisent dans la vie intime des Romains de ce siècle. Certes, Sénèque évite l’anecdote, et ces ouvrages n’ont rien de commun avec la Correspondance de Cicéron, non plus qu’avec les Lettres de Pline le Jeune, mais nous y entendons pourtant les échos des grands événements qui se déroulent très haut à la surface d’une mer profonde.

Le contraste est vif, mais bienvenu, avec le Satyricon , composé au cours des mêmes années que les Lettres à Lucilius (62-64 apr. J.-C.). Ce roman picaresque, dû sans doute à Pétrone, d’abord ami de Néron, puis brouillé avec lui, nous fait mieux connaître la vie quotidienne de riches affranchis, assurément ridicules, mais qui, à leur manière, aspirent aussi à la « culture ». Celle-ci, sous sa forme littéraire, et quelque peu philosophique, appartient évidemment à l’air que l’on respire alors. Avec tout ce qu’elle véhicule, elle devient même l’essentiel de l’esprit romain. Elle se révèle un instrument de pensée, jusque dans le plus banal de la vie – un sanglier que l’on sert à table, des vers que l’on cite. Dans la tradition littéraire, ce roman mêlé de prose et de vers se rattache aux Satires des siècles passés, mais avec une vigueur qui en rend la lecture à la fois frappante et attachante.

Les Lettres de Pline le Jeune, écrites au début du IIe siècle, ne font à la philosophie et au pittoresque qu’une place limitée. Chronique de la vie mondaine et des tribunaux, ce recueil, destiné à la publication, manque de naturel. On peut y voir (avec l’auteur lui-même) des notes destinées aux historiens futurs. Le dernier livre, qui contient la correspondance entre Pline, gouverneur de Bithynie, et Trajan, est un dossier d’archives qui nous renseigne sur les problèmes posés alors par les chrétiens.

Quelque peu antérieures (car elles furent écrites sous le règne de Néron), les neuf tragédies de Sénèque qui nous ont été conservées nous renseignent sur l’activité poétique commencée un siècle plus tôt, et dont elles constituent l’aboutissement. La tragédie était alors une forme (considérée, généralement, comme innocente) de réflexion sur les problèmes politiques – celui, en particulier, de la monarchie, qui était évidemment de la plus grande actualité. Ces tragédies furent-elles jouées, ou seulement récitées? Rien ne s’oppose à ce qu’elles aient été mises en scène, ce que leur caractère lyrique ne doit pas nous empêcher de penser. On chantait alors (comme le fit Néron) les vers tragiques, plus à la manière de l’opéra que de la tragédie classique.

La Guerre civile , de Lucain (le poème épique que nous appelons La Pharsale ), fait revivre la vieille épopée ennienne, en traitant son sujet selon la chronologie et non pas, comme le firent Homère et Virgile, avec des retours en arrière et des récits qui rétrécissaient le temps. Le sujet en est la guerre menée par César contre Pompée et le Sénat. À côté des tableaux de bataille, nous y trouvons les portraits de héros comme César, Pompée, Caton. Le drame intérieur l’emporte nettement sur la matérialité des combats.

Avec Silius Italicus (Les Guerres puniques ), de même qu’avec Valerius Flaccus (Les Argonautiques ), l’épopée revient à Virgile. La poésie épique paraît hésiter, faute de talents véritables? Faute, surtout, d’un intérêt majeur qui permettrait que l’on dépassât le simple jeu. Stace compose une Thébaïde ou une Achilléide , interrompues au second livre. Quelques bouffées de fraîcheur nous viennent des Satires de Perse, qui montrent une violence d’adolescent en révolte. Rien ici qui tienne profondément à Rome. Il en va de même pour les Églogues de Calpurnius Siculus, qui chantent le bonheur de vivre sous le règne de Néron.

Derniers feux

Deux poètes, l’Espagnol Martial et l’Italien Juvénal, vont toutefois faire entendre un son nouveau. Le premier écrira ses quatorze livres d’épigrammes, qui se veulent eux aussi une chronique, cette fois versifiée, de la vie mondaine. Mais ici l’épigramme s’arme d’une pointe, et l’on retrouve des accents entendus chez Catulle – il y a bien longtemps! Quant à Juvénal, qui écrit sous Trajan, il dénonce dans ses Satires la tyrannie de Domitien, et traite en hexamètres les lieux communs de la rhétorique. Il s’en prend aux mœurs du temps, aspire à la solitude. Mais de même que Martial n’avait pu rester à Bilbilis, sa patrie, il ne pourra quitter la ville qui est l’objet de sa colère. Juvénal regrette les temps antiques, qu’il embellit – mais Tite-Live ne faisait-il pas déjà de même? Il entre beaucoup d’artifice et quelque courtisanerie à l’égard de la nouvelle dynastie dans cette poésie violente, intense et souvent pittoresque. Avec le IIe siècle après J.-C., le silence retombe sur Rome, les voix qui commencent à s’élever viennent de l’Orient grec, qui bénéficie de la « paix romaine ». C’est alors l’apparition de la seconde sophistique, avec Plutarque, puis de toute une littérature de langue grecque. L’expression de langue latine devient moins urgente: Marc Aurèle écrit en grec, Dion Cassius aussi. Quelques grands noms subsistent parmi les écrivains de la langue latine: ainsi Suétone, fontionnaire d’Hadrien, avec ses biographies de grammairiens, de rhéteurs, de poètes, et surtout avec ses Douze Césars qui, seuls, nous sont entièrement parvenus. La chronologie est incertaine, le récit des événements allusif, mais, en l’absence d’autres sources, cette œuvre nous reste précieuse. Le rhéteur Florus, lui aussi contemporain d’Hadrien, cherche à « concentrer » le propos de Tite-Live, mais son ouvrage sur les Guerres romaines n’est guère qu’une variation sur un thème très ancien, celui de la vie des États, qui naissent, deviennent adolescents et vieillissent. La vieille théorie aristotélicienne n’est plus ici qu’un artifice d’exposition.

Tout à la fin de la littérature latine vient l’ouvrage d’Ammien Marcellin (entre 379 et 398 environ), trente et un livres qui prétendent continuer Tacite. Les treize premiers sont perdus. Ce n’est plus l’histoire de Rome, ressentie dans sa continuité, qui nous est racontée, mais celle des maîtres successifs d’un Empire chancelant. Cependant se forme, dans des conditions mal connues, l’Histoire Auguste , biographie des empereurs d’Hadrien à Numérien, emplie de faits souvent fort suspects.

Pendant cette longue période, où les œuvres dignes de ce nom se font de plus en plus rares, quelques provinces de langue latine conservent mieux que d’autres les traditions littéraires. Ainsi de la Gaule et de l’Afrique. Celle-ci a donné le rhéteur M. Cornelius Fronto, sénateur, puis consul et précepteur de Marc Aurèle et de son frère Lucius Verus. Professeur, Fronton se tourne vers le passé: son style archaïque manifeste son goût pour une forme ingénieuse plutôt qu’une véritable pensée. Tout en l’admirant, il reproche à Cicéron de n’avoir pas su choisir des mots recherchés et qui surprennent. Fronton composera un Éloge de la fumée , un autre de la poussière. Apulée, autre Africain attiré par les provinces grecques, se dit philosophe platonicien. Orateur, il se plaît à des jeux semblables à ceux de Fronton. Pour nous, il reste l’auteur d’un roman, les Métamorphoses , où transparaît son goût pour le bizarre et pour toutes les formes de mysticisme. Ce roman nous raconte l’histoire d’un homme transformé en âne et sauvé par la déesse Isis. Mais, en s’appuyant sur ce thème inspiré d’un modèle grec (peut-être d’un certain Lucius de Patras), Apulée crée un véritable mythe platonisant. Et si les intentions de l’auteur nous restent dissimulées, le jeu, la liberté de la création transparaissent à tout moment. Dans ce monde du IIe siècle africain, la magie, la théurgie, les religions de salut dominent la pensée. La philosophie perd son pouvoir d’ascèse spirituelle pour devenir une gnose. La tradition de la prose érudite, toutefois, subsiste: Aulu-Gelle, sous les Antonins, écrira ses Nuits attiques , où s’accumulent toutes sortes d’informations sur des sujets variés. Il semble à ce moment que l’on se hâte de sauver ce que l’on peut des temps anciens. Des commentateurs se penchent sur les grandes œuvres du passé: ainsi Donat sur Virgile, suivi de Servius, qui reprend le commentaire; Porphyrion s’intéresse à Horace, et Macrobe, dans ses Saturnales , relit lui aussi Virgile, dont il vante les connaissances encyclopédiques, comme, autrefois, les Grecs le faisaient pour Homère. La pensée antique s’endort peu à peu.

Pourtant, la poésie demeure vivace, et la littérature latine s’achève comme elle avait commencé, par la prédominance de l’expression poétique. Au temps d’Hadrien s’était formée une nouvelle école de « poètes nouveaux » qui écrivaient de petits vers et retrouvaient le ton de l’épigramme alexandrine. Hadrien lui-même s’y exerçait, à côté de son ami Florus. On use de rythmes rares, on en crée de nouveaux. On fait l’éloge de la rose, ou l’on chante la Veillée de Vénus , la fête nocturne célébrée par les femmes en l’honneur de la déesse. C’est la tradition de Catulle qui est retrouvée, mais sans le drame de l’amour trahi.

Du siècle suivant nous connaissons les Bucoliques de Némésien, troisième apparition du genre depuis Virgile, cette fois traité d’une manière totalement artificielle. Pendant la seconde moitié du IVe siècle, Ausone, poète bordelais, ne manque pas d’inspiration et on est tenté avec lui de parler de renaissance de la littérature. Nous possédons son œuvre dans son ensemble, depuis les épigrammes sur sa famille, ses collègues, jusqu’à son poème de la Moselle , éloge en hexamètres du grand fleuve des Trévires. On trouve là de gracieux paysages, des évocations pittoresques, mais aussi un sentiment très fort de la romanité face au monde des Barbares.

Deux noms encore survivent: celui de Rutilius Namatianus, qui raconte, dans son poème en distiques élégiaques (De reditu suo ), son voyage de Rome en Gaule, au début du Ve siècle. Voyage maritime, qui permet des descriptions de la côte, des îles, des moines aussi, dont on plaint la sottise et la misanthropie.

Puis vient Claudien, d’Alexandrie, homme de culture grecque, mais qui écrivait en latin, en exploitant tous les genres de la poésie païenne: récits mythologiques, panégyriques, épithalames de grands personnages, récits de guerres récentes mêlent les mètres et les genres. Bientôt une autre poésie et une autre prose vont prendre le relais avec la littérature chrétienne. Elles ne seront pas sans se souvenir de la littérature des païens. Celle-ci avait élaboré des modes d’expression d’une valeur universelle, indépendante d’une révélation divine, mais au service des idéaux que l’on résume sous le nom d’humanitas : la sensibilité des hommes, les aspirations des individus et des sociétés qui les enserrent, les étouffent ou les exaltent. Partant de la culture grecque postclassique, qui jette les premiers germes, remontant jusqu’à celle de l’Athènes du Ve siècle, cette littérature a rendu accessible à des millions d’hommes un instrument de pensée, la langue latine, remarquablement adapté aussi bien à l’action qu’à la spéculation la plus abstraite, au dialogue qu’à la poésie ou au théâtre, et qui a su parfaitement allier la logique à la beauté.

Encyclopédie Universelle. 2012.

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